L’OPERATION ZERO KULUNA

Yomard Michel DOUNIAMA
L’opération « Zéro Kuluna » de la DGSP, saluée par une grande partie de la population pour sa fermeté face à la criminalité, risque de produire de nouveaux traumatismes, notamment chez les enfants, si elle n’intègre pas la dimension de dignité humaine et de protection psychologique.
Derrière des cris d’exaltation tels que « yo nani oboya DGSP ? », combien de profils post‑traumatiques se cachent, incapables de mettre des mots sur ce qu’ils ont vu mais trouvant dans ces slogans une manière de canaliser peur, colère et résignation.
Les « kulunas » et « bébés noirs », groupes de jeunes désœuvrés organisés en bandes violentes, terrorisent depuis des années les grandes villes du Congo par des vols, des agressions et divers actes de banditisme. Face à cette insécurité, l’État a lancé une vaste opération pour démanteler ces gangs, restaurer l’ordre public et redonner aux habitants la liberté de circuler et de vivre sans peur. Sur le principe, cette démarche répond à une attente réelle des populations qui, épuisées par la violence, aspirent à la paix dans leurs quartiers.
Cependant, la manière dont certaines interventions sont menées heurte profondément les consciences. Des jeunes délinquants sont abattus à bout portant en pleine ville, et leurs corps restent exposés pendant des heures, parfois avec la cervelle ou les intestins visibles, aux yeux de tous. Aucun périmètre de sécurité n’est installé, aucune bâche de protection n’est mise en place pour soustraire ces scènes à la vue des passants. Les cadavres gisent à même le sol, sous le regard des femmes, des hommes, mais aussi des enfants, comme si la mort violente était devenue un spectacle ordinaire.
Si l’intention est de faire peur aux délinquants, le résultat va bien au‑delà : ce sont aussi les âmes sensibles, les familles, les plus jeunes qui sont terrorisés. Les enfants qui croisent ces images sur le chemin de l’école ou les voient sur les téléphones des adultes peuvent en garder des séquelles profondes. Comment dorment‑ils après avoir vu un corps déchiqueté au coin de leur rue ? Quels cauchemars, quelles angoisses, quelles questions non dites les hantent la nuit ? Ces expositions brutales risquent de banaliser la violence, de faire entrer dans leur imaginaire du congolais l’idée que la vie humaine ne vaut pas grand‑chose. Des parents, peu informés sur les traumatismes psychologiques, seront moins en alerte lorsqu’ils constateront que leur adolescent ne dort plus bien la nuit, fait des cauchemars ou se réveille en sursaut. Faute de comprendre qu’il peut s’agir d’un choc lié aux scènes de violence vues dans la rue ou sur les téléphones, le « sorcier » est tout trouvé et l’on se tourne vers des pasteurs ou des charlatans des temps nouveaux, au lieu de rechercher un accompagnement médical ou psychologique adapté.
Cette situation soulève une question centrale : d’où viennent réellement les ordres et qui protège les véritables responsables ? Dans un véritable État de droit vrai pas une péjoration d’état de droit, les chefs de gangs devraient être arrêtés, traduits en justice et jugés publiquement, afin d’identifier clairement ceux qui tirent les ficelles.
Une machette ne coûte pas 500 FCFA dans les magasins de Brazzaville ou de Pointe-Noire, Dolisie, alors comment des jeunes qui peinent déjà à se nourrir parviennent‑ils à s’en procurer autant et à s’armer ainsi ?
En évitant de remonter la chaîne des responsabilités jusqu’aux véritables commanditaires de la destruction du tissu social, on choisit la solution la plus radicale : exécuter les exécutants, parce que ceux qui donnent les ordres ne se trouvent pas dans l’opposition.
L’État, tout en assumant sa mission régalienne de sécurité, ne peut ignorer l’impact psychologique de ces scènes sur les populations, en particulier sur les plus vulnérables. Protéger, ce n’est pas seulement neutraliser les criminels ; c’est aussi préserver la société de traumatismes durables.
Chaque opération devrait donc respecter un minimum de protocoles de dignité : sécuriser les lieux, installer des périmètres, couvrir les corps, procéder à leur enlèvement rapide. Il ne s’agit pas de protéger l’image des délinquants, mais de protéger les vivants, surtout les enfants, de visions qui les marqueront possiblement pour la vie.
Se pose alors une autre question fondamentale : l’État pense‑t‑il à soigner les traumatismes post‑exactions de ces enfants qui grandissent au milieu de telles scènes d’expéditions punitives ? Pense-t-il à une réflexion sur l’accompagnement psychologique, sur la prévention des troubles qui peuvent en découler, sur l’éducation à la paix et au respect de la vie humaine ?
Une politique de sécurité véritablement responsable ne peut se limiter à la répression. Elle doit intégrer la prévention, la réinsertion des jeunes, le soutien aux familles, mais aussi la prise en charge des traumatismes générés par la violence, qu’elle vienne des gangs ou des opérations de maintien de l’ordre.
En somme, l’opération « Zéro Kuluna » peut être juste dans son objectif : mettre fin à un banditisme insupportable et pourtant profondément problématique dans sa mise en œuvre. La population a le droit de demander à la DGSP et aux autorités que le travail soit bien fait, c’est‑à‑dire avec efficacité, mais aussi avec humanité et justice. Lutter contre la violence ne doit pas signifier habituer toute une génération à la vue de la mort brutale ni masquer les vrais responsables. C’est à cette condition que la quête de sécurité contribuera réellement à construire une société plus apaisée, juste, plutôt qu’une société blessée en silence.
Les mouches de l’opprobre ne veulent plus changer de cadavres .
Yomard Michel DOUNIAMA


























































































































































































































































































































































































































































































