Lettre ouverte au général Serge Oboa
Sur le sens d’une mission républicaine et la responsabilité devant l’Histoire
Mon Général,

Serge Armand Zanzala,
Permettez-moi de vous écrire, non pas en journaliste, ni en analyste politique, mais en frère.
Je vous écris comme Serge à Serge. Non pas « homo », diminutif de « homonyme » – un mot qui porte aujourd’hui trop de confusions avec celui de homosexuel et fait allusion au “double sim” dans le langage congolais – mais en frère, simplement. Parce que j’imagine que vous n’êtes ni un “Tirailleur”, ni un homme aux adresses incertaines : vous savez où vous allez, vous maîtrisez vos chemins, vous n’allez pas chez le voisin ou la voisine, vous ne vous trompez jamais d’adresse, et nul ne saurait vous en inventer. Il serait donc inapproprié de ma part de vous appeler “Homo”. Cette entrée peut paraître surprenante, mais elle porte un message essentiel: Vous êtes conscient de vos actes. Et puisque les loups ne se mangent pas, les Serge non plus : ils doivent se comprendre, se parler, s’avertir, se prodiguer des conseils. C’est donc en frère que je vous écris.
Une mission noble… mais devenue lourde et dangereuse
Mon cher frère Serge, la mission qui vous a été confiée dans la lutte contre le banditisme urbain — Kulunas, Bébé noirs et autres formes de criminalité — est une mission républicaine. Elle est noble, car elle vise à garantir la sécurité des personnes et des biens. C’est le devoir sacré de la Force publique. Mais voici ce que beaucoup observent aujourd’hui : au lieu d’apporter la sécurité, votre action semble semer la peur ; au lieu de protéger, elle détruit ; au lieu de sauver, elle tue. Et cela, mon frère, est grave. Très grave.
Vos déclarations inquiètent la Nation
Vos récentes déclarations, lors du port de grades par les éléments de votre direction, poussent beaucoup de Congolais à s’interroger sur le véritable contenu de votre cahier de charges. Vous interdisez les manifestations sur la place publique. Vous menacez les mères qui défendent leurs enfants. Vous parlez comme un préfet, un maire, un sous-préfet. Alors, mon Général, êtes-vous devenu administrateur du territoire ? Ou bien simplement un aigri, au sens littéral du terme : une personne qui, devenue amère, rejette toute forme d’affection parce qu’elle l’interprète comme une faiblesse ? Ces interrogations, ce ne sont pas les miennes seulement : c’est toute une Nation qui se les pose.
L’Histoire, qui juge les hommes après qu’ils ont obéi
Avant vous, beaucoup ont obéi. Beaucoup ont exécuté des ordres. Beaucoup ont cru servir la République, alors qu’ils servaient des intérêts privés, familiaux ou claniques. Puis, un jour, ils ont regardé derrière eux… et ont découvert les ruines humaines qu’ils avaient laissées. Ils ont vu leur propre reflet et ont fini par se haïr eux-mêmes. Permettez que je vous rappelle trois histoires que vous connaissez bien.
Le cas de Maître Jacques Okoko ou le remords qui tue
Commissaire du gouvernement lors du procès de l’assassinat du président Marien Ngouabi, il fut l’homme qui porta les accusations et proposa les peines les plus lourdes, dont certaines furent retenues par la cour et exécutées. Des années plus tard, à la Conférence Nationale Souveraine, il avoua – avec douleur – que les notes de Kikadidi, retrouvées à la Sécurité d’État, révélaient ceci : que Kikadidi avait agi avec l’accord du ministère de la Défense, alors dirigé par le colonel Denis Sassou Nguesso — aujourd’hui président de la République du Congo et celui qui vous envoie en mission; avec des garanties de Massamba-Débat et que les portes de la Présidence lui avaient été ouvertes. Ce jour-là, Maître Okoko comprit qu’il avait condamné des innocents. Alors même que, bien avant cette date, il avait renoncé à manger les avocats, tant le mot lui rappelait la défense du diable assurée par les défenseurs des accusés. Il mourut rongé de remords, conscient qu’il ne pouvait, à l’image du Christ, ressusciter ceux dont il était devenu l’involontaire bourreau.
Le général Blaise Adoua ou la Bible comme dernier refuge.
Puissant conseiller spécial du chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, pendant et après la guerre de 1997, il mourut, selon ses proches, “la Bible entre les mains plutôt que l’arme”. Lorsqu’un soldat s’éteint ainsi, c’est qu’il cherche une paix intérieure que le monde lui a refusée.
Le général Jean Francois Ndenguet
Le général Jean-François Ndenguet, qui, juste après son départ à la retraite, s’exila volontairement au Maroc, pensant sans doute échapper au film de ses crimes et à la justice des Congolais, ignorait qu’il ne pourrait jamais fuir celle de l’Histoire ni celle de Dieu.
Mon frère Serge : quel sera votre miroir demain ?
Je vous pose la question avec respect, mais avec gravité : De quoi sera fait votre reflet quand vous vous retournerez ? Et que direz-vous à votre conscience lorsque les tambours du pouvoir se seront tus ? Aujourd’hui, vous obéissez. Mais demain, lorsque le pouvoir changera — car aucun pouvoir n’est éternel —, on vous demandera : Qui avez-vous réellement servi ? Qu’avez-vous réellement protégé ? Et pourquoi avez-vous accepté de devenir l’instrument d’une politique qui abîme votre propre peuple ? Dans votre déclaration solennelle, vous affirmez agir selon les informations reçues des services de renseignements, ce qui me pousse à croire que vous mesurez pleinement le poids de la charge que vous portez désormais, et que, peu à peu, vous commencez à vous innocenter vous-même accusant les Services de Renseignements. Les missions de sécurité sont nobles lorsqu’elles protègent les citoyens. Elles deviennent honteuses lorsqu’elles sont utilisées pour intimider, brimer ou humilier ou encore tuer.
La grande leçon est simple : obéir n’efface jamais la responsabilité morale. Il n’y a pas de gloire à servir la peur. Il n’y a d’honneur que dans la protection de la vie. Ce qui arrive aux hommes d’hier arrivera à ceux d’aujourd’hui. La mémoire nationale est lente, mais elle est implacable.
Mon frère Serge, il est encore temps de choisir la voie de la République, celle de la dignité, celle de votre propre humanité. Car lorsque tout s’arrête, il ne reste qu’une seule chose : le poids de ses actes.































































































































































































































































































































































































































































































