Jean-Jacques Bouya : l’allié devenu menace pour Denis Sassou Nguesso

Serge Armand Zanzala

Longtemps considéré comme l’un des plus fidèles serviteurs du chef de l’État congolais, Jean-Jacques Bouya est désormais perçu comme le principal obstacle à la succession dynastique voulue par Denis Sassou Nguesso. Entre ambitions contrariées, secrets d’État et guerre larvée au sommet, plongée au cœur d’une relation explosive qui fragilise un régime vieux de plusieurs décennies.
Le neveu modèle du “Vieux Lion”
À Brazzaville, le nom de Jean-Jacques Bouya est depuis des années associé aux grands projets d’infrastructures et à la garde rapprochée du président. Pilote de formation, il avait pour mission, dans les années 1990, de transporter le chef de l’État en toute sécurité. Cette proximité professionnelle devient vite personnelle.
« Sassou l’aimait comme un fils », confie un ancien collaborateur de la présidence. « Il lui faisait confiance, lui confiant des missions sensibles, parfois en dehors de tout cadre officiel. »
Avec le retour au pouvoir de Denis Sassou Nguesso en 1997, Bouya gravit les échelons à une vitesse fulgurante. En 2002, il prend la tête du Bureau national des grands travaux, organe clé chargé des chantiers présidentiels. De routes en stades, de ports en aéroports, son nom devient indissociable des infrastructures qui jalonnent le pays – et des budgets faramineux qui les accompagnent.
Autour de lui, la famille tisse sa toile :
Serge Oboa, son neveu, dirige la sécurité présidentielle, l’unité la mieux équipée des Forces armées congolaises.
Alain Prosper Bouya, son frère aîné, devient le médecin personnel du chef de l’État.
Bernard Serge César Bouya, son petit frère, obtient un poste stratégique au Port Autonome de Pointe-Noire, porte d’entrée des cargaisons sensibles du régime, y compris celles liées aux achats d’armes.
Ce maillage fait de Bouya un acteur incontournable du système Sassou.
Quand l’ambition se heurte à la dynastie
La rupture entre l’oncle et le « neveu » intervient dans un contexte explosif : la question de la succession.
À mesure que le régime prend de l’âge, Denis Sassou Nguesso, au pouvoir depuis 1979 — hormis la parenthèse de l’ère Pascal Lissouba entre 1992 et 1997 — s’attelle à préparer l’avenir.
Pour lui, l’héritier est tout trouvé : son fils Denis Christel Sassou Nguesso, alias « Kiki », propulsé député, puis ministre, et désormais en orbite pour le sommet.
Mais une rumeur commence à circuler : Jean-Jacques Bouya nourrit lui aussi des ambitions présidentielles. Une rumeur qui parvient jusqu’au chef de l’État.
« Pour Sassou, c’est une trahison », explique un cadre du Parti congolais du travail (PCT). « Il n’a jamais envisagé que quelqu’un d’autre que son fils puisse lui succéder. »
La méfiance s’installe. Les regards changent. Les réunions deviennent tendues.
Puis vient l’affaire des “municipalisations accélérées” – ces programmes censés moderniser les départements à coups de milliards de francs CFA.
Les résultats sont désastreux : stades inachevés, routes impraticables, fonds envolés. Officiellement, le président s’indigne ; en privé, il reproche à Bouya d’avoir terni son image et, surtout, d’avoir constitué pour lui-même un solide trésor de guerre.
Mais Bouya, fin stratège, parvient à désamorcer la colère de son oncle : il met en place un fonds de réserve destiné à la famille, alimenté par une partie des sommes détournées et dissimulé dans des paradis fiscaux.
Présentée comme une assurance en cas de chute du régime ou d’exil, l’idée séduit Denis Sassou Nguesso, qui retrouve alors confiance en son neveu.
Un jeu d’équilibriste à haut risque
Pourtant, Denis Sassou Nguesso ne peut pas se débarrasser si facilement de son ministre. Jean-Jacques Bouya n’est pas un simple politicien : il connaît les arcanes du pouvoir, les circuits financiers parallèles, les fournisseurs d’armes et les accords secrets passés avec des pays tiers.
« Il sait trop de choses », souffle un diplomate européen en poste à Brazzaville. « Le neutraliser brutalement pourrait être dangereux, pas seulement pour Sassou, mais pour tout le système. »
Bouya le sait, et il en joue. Il consolide ses soutiens au sein des Forces armées, tisse des liens avec des mercenaires tchadiens et centrafricains, et laisse entendre, sans jamais le dire ouvertement, qu’il pourrait tout révéler si on tentait de l’écarter.
De son côté, Denis Christel Sassou Nguesso voit en lui un obstacle majeur à son propre avenir politique.
Le jeune héritier aurait, selon plusieurs sources, recruté en secret des jeunes en République démocratique du Congo qui ont ete formees en Israël pour constituer une garde personnelle.
Mais la détérioration des relations entre Brazzaville et Kinshasa complique cette stratégie, et renforce paradoxalement le poids de Bouya.
Pressions internes et internationales : le compte à rebours
À l’approche de la prochaine présidentielle, la situation devient intenable.
À l’intérieur, des voix s’élèvent contre une nouvelle candidature de Sassou, y compris au sein du PCT, certains barons étant soupçonnés d’être « arrosés » par Bouya.
Dans la famille, l’épouse du président, Antoinette Sassou Nguesso, pousserait pour que son epoux quitte la scène politique.
À l’extérieur, les partenaires internationaux multiplient les signaux d’agacement, pressant pour une transition ordonnée.
Face à ces pressions, Sassou alterne entre colère et désarroi. « Il a même évoqué l’idée de se retirer au Maroc pour un long séjour », confie un proche.
Un aveu rare de vulnérabilité pour celui qui se voulait indétrônable.
Une bombe à retardement ?
Aujourd’hui, Jean-Jacques Bouya continue d’afficher une loyauté publique sans faille, tout en consolidant patiemment ses cartes.
« C’est un joueur d’échecs », résume un officier des Forces armées. « Il sait attendre, frapper au bon moment, et il n’a rien à perdre. »
Pour Denis Sassou Nguesso, l’enjeu est clair : écarter cet allié devenu rival sans provoquer une déflagration interne.
Mais dans un régime bâti sur l’équilibre fragile entre fidélités, secrets et argent, l’opération s’annonce périlleuse.
Reste une question, lancinante : le président congolais pourra-t-il encore longtemps avancer avec ce “gros caillou” – Jean-Jacques Bouya – dans sa chaussure, sans voir vaciller tout l’édifice qu’il a bâti? Ou sera-t-il contraint, après le prochain congrès ordinaire du PCT, de lui céder la voie de la succession ?
Serge Armand Zanzala, Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika

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