
Jean-Félix Tchicaya (1903 -1961)
Premier député congolais au Parlement français et figure emblématique de l’histoire politique du Congo-Brazzaville.

Par Gilbert GOMA
En ce jour du 15 août, date de l’indépendance du Congo-Brazzaville, étant entendu que la vraie indépendance d’un pays est celle qu’il acquiert en prenant en charge lui-même son destin, nous repartons succinctement sur le parcours de ce personnage, orateur hors pair, dont la présence marquera à jamais le parlement français par ses vigoureuses interventions dénonçant le système colonial et par son attachement à la justice et l’égalité entre la métropole et ses colonies. Saisir son histoire permet d’élargir le champ de compréhension de l’espace politique congolais entre le passé et le présent afin de mieux envisager l’avenir. On ne peut construire un pays sans sa mémoire…
La dénonciation du système colonial
Au sortir de la seconde guerre mondiale, en 1945, l’empire français devient l’Union Française avec un parlement élargi aux députés d’outre-mer élus suite aux élections d’octobre 1945, dont Jean Félix Tchicaya fut élu député du Moyen-congo/Gabon. Rappelons que le Congo et le Gabon étaient réunis par le décret du 27 avril 1886, sous l’appellation de Congo français par le décret du 30 avril 1891 mais autonome chacun au plan administratif.
Montant pour la première fois à la tribune du Palais Bourbon, à Paris, au cours de la séance du 23 mars 1946, et intervenant sur la situation générale de la France d’Outre-mer, après d’autres députés et tout juste après Félix Houphouët Boigny, Jean-Félix Tchicaya dénonce sans concession le système colonial et ses effets mortifères, voire les conditions de vie misérables des Africains dans les colonies. “En Afrique équatoriale française”, fait-il remarquer, “la misère se répand partout avec une violence accrue. Comme avant la guerre, l’effort économique tend à accroître avec des moyens de fortune la production des matières premières, sans assurer pour autant un accroissement de richesses à l’intérieur”. S’élévant contre les conditions de travail pénibles des populations, il s’insurge : (…) étant militaire, j’ai vu au cours de mes déplacements entre Bangui et Fort-Archambault, ces champs de coton qui s’étendent à perte de vue et pour lesquels la seule préparation du sol exige des centaines de milliers de journées de travail, qu’on économiserait tous les ans en mettant à la disposition des autochtones des tracteurs et autres moyens mécaniques”. “Mais partout”, poursuit-il, “on préfère voir suer le Nègre. Les bois du Gabon sont roulés à la force du poignet sur des kilomètres, les arachides et le mil sont encore cultivés avec des dabas. Au lieu de libérer l’homme, on l’a singulièrement asservi ; au lieu de l’éduquer, on l’a profondément abruti ; au lieu de l’enrichir, on l’a soigneusement appauvri”. Partisan de profondes réformes et de la liberté des colonies dans la gestion de leurs affaires, il stigmatise le pacte colonial en lançant avec brio : ” il faut que l’on sache une fois pour toutes qu’il n’y a plus de colonies faites par et pour la métropole, mais des états associés”. S’indignant contre la confiscation de la terre par les compagnies concessionnaires, Jean-Félix Tchicaya manifeste la même ténacité : ” Rendez-nous d’abord notre terre et nous croirons fermement à tout le reste. Le fait de nous en avoir privés fait de nous des étrangers dans notre propre pays et nous supportons très mal cette situation”. Attirant l’attention du ministre de la France d’outre-mer, Marius Moutet, présent dans l’hémicycle, il souligne : “Vous ne pouvez pas faire des hommes libres, monsieur le ministre, sans les rétablir dans leurs droits les plus essentiels”.
Ces paroles prononcées avec détermination, couvertes d’applaudissements et d’étonnement, signaient l’acte de naissance politique de ce jeune homme de 42 ans, de taille moyenne, avec des cheveux poivre-sel. Son action au parlement fut d’apporter, avec l’énergie nécessaire aux populations dont il était le représentant, la dignité et les droits qui leur étaient confisqués par le système colonial.
Mais qui était cet homme qui, dans le contexte de l’époque, avait l’audace de fustiger un système sur lequel la puissance de la France était fondée ? Qui était cet homme dont les répliques ou les interventions percutantes, sont restées légendaires tout au long de sa présence au parlement français, de 1946 en 1959 ?
Itinéraire
Tout débute avec Louis Portella, un richissime tailleur et commerçant réputé de Loango, qui veut installer un atelier de couture à Libreville et en confie la responsabilité à son gendre, Makosso Tchicaya, un tailleur également, qui travaille avec lui et a épousé sa fille. Et de ce cette union naît Jean-Félix Tchicaya, le 09 novembre 1903, à Libreville où le couple vient de s’installer.
Félix Tchicaya est scolarisé, et après l’obtention de son certificat d’études primaires à Libreville, il est envoyé à l’école William Ponty, à l’île de Gorée, au Sénégal, qui forme la future élite des colonies de l’Afrique francophone. Il y retrouve d’autres figures telles que Félix Houphouët Boigny, Filly Dabo Sissoko, Ouezzin Coulibaly, etc., qui siégeront plus tard avec lui au Palais Bourbon, et parmi ses maîtres à William Ponty figure Lamine Gueye, futur député sénégalais. En 1924, il obtient le diplôme d’instituteur et regagne le Congo. Il exerce tout d’abord dans l’enseignement, puis comme comptable dans les travaux publics à Pointe-noire et ensuite à Brazzaville. Marié en 1931, il aura 4 enfants dont le grand écrivain Tchicaya U Tam’si. Outre ses activités professionnelles, il anime un cercle culturel qu’il a créé à Pointe-noire (ce cercle culturel, situé non loin du rond-point Lumumba, dans le premier arrondissement, venait d’être réhabilité et est actuellement ouvert). Féru de musique, il manie aussi bien la trompette que la clarinette.
L’arène politique
À partir de 1939, l’Europe est en guerre contre l’Allemagne, la France est mise en déroute par la capitulation de sa hiérarchie militaire et occupée par les Nazis. Hilter savoure sa victoire et parade sur les Champs Élysées. Mais sous l’impulsion de Félix Éboué, descendant d’esclaves, originaire de la Guyane et gouverneur du Tchad, qui a été le premier haut responsable français à rejoindre la résistance initiée par De Gaulle par son appel depuis Londres, en 1940, une forte mobilisation est lancée en Afrique Équatoriale Française (AEF). Jean-Félix Tchicaya est intégré dans les forces françaises libres (FFL), à Brazzaville. Il part au Tchad pendant 3 mois, ensuite en Algérie, puis en France.
À la fin de la guerre, une nouvelle ère s’ouvre entre la métropole et ses colonies. Il s’agit en effet de mettre en œuvre les recommandations préconisées par la conférence de Brazzaville, qui s’est tenue du 30 janvier au 8 février 1944, notamment la représentation des territoires d’outre-mer au parlement. Les colonies sont appelées à élire des députés à l’assemblée constituante, et la date des élections est fixée au 21 Octobre 1945. Démobilisé de l’armée en 1945 pendant qu’il se trouve en France, Jean Félix Tchicaya rentre au pays. Soutenu par les notables de l’ethnie Vili de Pointe-noire dont il est issu, il présente sa candidature à cette échéance et est élu au second collège, réservé aux Africains, face à Jacques Opangault. Rappelons que le premier collège était réservé aux Blancs, vivant dans les colonies, qui élisaient également leurs députés. À l’assemblée, il est apparenté au groupe de la Résistance Démocratique et Socialiste l’association (RDS). Puis, aux élections du 2 juin 1946, de la deuxième assemblée nationale constituante, il est réélu face à son principal adversaire Jacques Opangaut, et est apparenté au groupe communiste. Il participe avec Félix Houphouët Boigny à la création du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), un mouvement incarnant le nationalisme africain, au congrès de Bamako en 1946, dont il sera le vice-président, et son parti, le Parti Progressiste Congolais (PPC), va en être l’antenne au Congo.
Il est réélu, une fois de plus, le 17 juin 1951, il est réellu. Mais l’élection de ce “parlementaire gênant”, qui défie le système colonial, est invalidée le 23 août 1951 sous des prétextes fallacieux. Ses concurrents dénoncent l’absence sur les listes de certains électeurs, mais aussi la fermeture tardive des bureaux de vote. Et, pour empêcher sa réélection, les autorités coloniales suscitent un candidat au sein de sa propre famille, notamment son cousin l’écrivain Pierre Tchicaya de Boempire. Malgré ces basses manoeuvres de l’administration coloniale, il est réélu lors des élections partielles du 4 novembre 1951, et il en sera de même le 2 janvier 1956 aux législatives organisées dans le cadre de la loi-cadre, dont le but est d’impulser des réformes administratives dans les territoires d’outre-mer. Mais ces élections vont être suivies de violences. En effet les partisans de Youlou, n’acceptant pas la défaite, vont s’en prendre à ceux de Tchicaya et vont détruire des maisons et piller des magasins à Pointe-noire, Dolisie, et Brazzaville. “Les premières violences politiques au Congo venaient ainsi de voir le jour” comme le fait remarquer Aimé Matsika dans son livre : les origines du mal congolais, déconstruisant ainsi l’idée classique qui fait de la guerre de 1959, l’origine de la violence politique au Congo.
Le déclin
Sous les manoeuvres de L’administration coloniale dont le but est de se débarrasser de ce parlementaire gênant, à partir de cette élection, va tirer les ficèles suscitant les défections au sein du
PPC, qui considérablement l’affaiblir. Ainsi, Stéphane Tchitchelle, grande figure dans la région du Kouilou, quitte le PPC pour rejoindre le parti de Fulbert Youlou, l’UDDIA, et deviendra maire de Pointe-noire à l’issue des municipales du 18 novembre 1956. De même, Kikounga Ngot, notable de la région du Niari, quitte le PPC pour rejoindre le MSA de Jacques Opangaut, et deviendra maire de Dolisie au terme de ces mêmes municipales.
L’effondrement du PPC, manigancé par les autorités coloniales depuis leur manoeuvre pour éliminer Jean-Félix Tchicaya aux législatives de 1951, va se poursuivre. Houphouët Boigny, qui a été retourné par l’administration coloniale, se rapproche des milieux coloniaux et décide de substituer l’UDDIA, le parti de Youlou au PPC de Félix Tchicaya comme antenne du RDA au Congo. Le rapprochement inattendu entre Félix Houphouët Boigny et Fulbert Youlou va marquer un tournant décisif dans la carrière de Jean Félix Tchicaya. Il quitte le RDA (Rassemblement Démocratique Africain) dont il était l’un des fondateurs, mais aussi son groupe parlementaire, le 19 février 1958, et adhère au Parti du Regroupement Africain et en devient le vice-président du groupe à l’assemblée.
Affaibli, après cette succession de tribulations,
le PPC n’a plus sa force électorale d’antan, et son leader quitte le parlement en 1959. Gagné peu à peu par la maladie, le premier député congolais meurt le 16 janvier 1961 à l’hôpital Adolphe Sicé, à Pointe-noire, à l’âge de 58 ans, juste 5 mois après l’accession de son pays à l’indépendance.
L’annonce de sa mort suscite une profonde émotion dans la population. Ses obsèques se déroulent en présence de Fulbert Youlou, Président de la république, Jacques Opangaut, Vice-président, Massambat-Débat, Président de l’Assemblée nationale, et des membres du gouvernement. Un deuil national est consacré ce jour. Une page de l’histoire politique du Congo venait ainsi d’être tournée.
Une démarche de justice et d’égalité
Des critiques légitimes, à tort ou à raison, ont été formulées à l’égard de Jean Félix Tchicaya. Mais il est sans équivoque que toute sa carrière politique, s’est articulée autour des valeurs de justice et d’égalité entre les populations de la métropole et celles de ses colonies. Il n’a cessé de dénoncer la domination coloniale et son cortège d’inégalités, qu’il considérait comme la source de tous les maux dont souffraient les Africains. Rappelons qu’à la conférence de Brazzaville, en 1944, De Gaulle, fidèle à la logique du partage de l’Afrique à Berlin, donc de la domination, avait écarté avec véhémence toute possibilité d’indépendance des colonies. Dans ce contexte, où le rapport de force étouffait ou brisait toute vélléité d’indépendance des leaders politiques dans les colonies, et malgré son attachement à l’idée de l’Union Française, le rejet du pacte colonial habitait de manière permanente Jean-Félix Tchicaya, car il tenait profondément à la liberté des Congolais de prendre en charge eux-mêmes leur destin. C’est ce que d’ailleurs fera la loi-cadre ou loi Deferre de 1956 mais dans la ruse pour perpétuer la domination coloniale.
Dans son combat au Parlement, Jean-Félix Tchicaya n’avait de cesse rappelé l’effort de guerre fourni par les Africains aussi bien au plan économique pour aider la métropole que par leur présence sur le champ de bataille pendant son occupation par l’Allemagne, mais également le rôle de la ville de Brazzaville en tant que capitale de la France libre, de 1940 à 1942, où De Gaulle trouva refuge pour y organiser la résistance.
Jean-Félix Tchicaya refusa de penser l’avenir du Congo en termes ethniques ou d’exclusion en assumant la conscience collective comme seule outil de résilience et de quête de liberté. Outre sa clairvoyance et son élévation d’esprit, le personnage même dont il incarnait ne pouvait s’inscrire dans une logique d’exclusion, d’autant plus que l’un des parents de son grand-père, Louis Portella, cité plus haut, était d’origine Téké. Autrement dit, il avait, lui-même, une ascendance de brassage entre Vili et Téké. Pour lui l’égalité entre les hommes, quelles que soient leurs origines, était inaliénable ; et il ne pouvait pas comprendre qu’il en fût autrement. De ce fait, il bousculait les fondements mêmes du système colonial qui était fondé sur le déni de l’Autre, sur sa déshumanisation. Jean Félix Tchicaya restera à jamais une grande figure de l’histoire politique congolaise et africaine, un grand défenseur des valeurs de justice et d’égalité.
Sortir Jean-Félix Tchicaya de l’oubli
Construire une nation suppose un socle historique, un récit national, qui unifie les différentes composantes de la société. Socle autour duquel gravite, entre autres, la mémoire des figures emblématiques du pays en tant que symboles d’unité, d’élévation collective ou de construction d’une conscience commune. Or l’un des maux du Congo-Brazzaville, depuis l’indépendance, au-delà des slogans, a été l’absence d’un véritable récit sur les hommes et les femmes qui ont marqué son Histoire. Ce qui, à l’évidence, se traduit par la non-existence de grandes figures comme soubassement du discours sur l’édification de la Nation, d’un projet collectif et de l’identité nationale. Par les valeurs qu’il a incarnées, Jean Félix Tchicaya est l’une de ces figures, mais reste hélas enfermé dans le silence de l’histoire…



























































































































































































































































































































































































































































































