Banditisme urbain au Congo-Brazzaville : Quand les témoignages révèlent l’instrumentalisation politique de l’insécurité

Serge Armand Zanzala
Quand les exécutions sommaires conduisent à l’impasse judiciaire
La justice comme voie de réparation et de reconnaissance des victimes
Il ne suffit pas d’abattre les Kulunas : il faut aussi réparer les victimes
Et, si c’était un message adressé aux Congolais
Le débat sur l’intervention de la DGSP dans la lutte contre le banditisme urbain — notamment le phénomène des Kulunas ou Bébés noirs — met en lumière la nécessité de comprendre les origines profondes de cette violence. Alors que certains citoyens soutiennent encore les exécutions sommaires, les cas d’Aimé Hydevert Mouagni, du capitaine de police Romuald Manounou « Morgan », et de Mesmin Okana dit « Chien méchant » démontrent combien la parole des acteurs est indispensable pour saisir l’essence du phénomène et ses motivations réelles.
L’importance des témoignages : sans parole, pas de vérité
Si Aimé Hydevert Mouagni n’avait pas parlé, si Morgan avait été exécuté comme ce fut le cas de Mesmin Okana alias Chien Méchant qui a été tué, nous n’aurions jamais eu accès aux éléments permettant de comprendre les mécanismes qui alimentent le banditisme urbain au Congo. Leurs récits, loin d’être anecdotiques, constituent un matériau essentiel révélant que ce phénomène n’est pas seulement social : il est aussi profondément politique. D’ailleurs plus politique que social.
Trois cas qui dévoilent les rouages d’un système politique violent
a) Aimé Hydevert Mouagni : l’aveu d’une instrumentalisation politique
Dans une vidéo devenue virale, Aimé Hydevert Mouagni, député de la majorité présidentielle, affirme avoir reçu, sous le régime Lissouba, des instructions de hauts responsables du PCT — et potentiellement de Denis Sassou Nguesso — pour organiser l’insécurité à Brazzaville. Ce témoignage montre que la violence urbaine a parfois été instrumentalisée comme une arme politique.
b) Romuald Manounou “Morgan” : un policier condamné mais libre à l’étranger
Arrêté en 2022 et condamné à sept ans de prison pour association de malfaiteurs, extorsion et abus de fonction, Morgan se retrouve aujourd’hui libre… en France. D’après plusieurs sources, il aurait fourni aux autorités une liste de Kulunas armés d’armes de guerre et de munitions, et qui feraient partie de l’écurie de l’ancien directeur général de la police nationale, Jean-François Ndenguet, en échange d’une protection tacite. Son parcours illustre de manière frappante la porosité existant entre la criminalité, les institutions étatiques et certains intérêts politiques.
c) Mesmin Okana, dit “Chien méchant” : utilisé puis éliminé
Dans un message adressé à Norbert Dabira et Jean-Marie Tassoua, l’oncle de Mesmin Okana, alias Chien Méchant, un Cobra tristement célèbre pendant la guerre de juin 1997, affirme que son neveu faisait partie d’un groupe de jeunes recrutés à Oyo en avril 1997 pour semer l’insécurité à Brazzaville et fragiliser le pouvoir du président Lissouba. Une fois le pouvoir conquis, ces jeunes auraient été éliminés afin d’effacer les traces de leur instrumentalisation.
Le banditisme urbain au Congo : un phénomène structuré et politisé
L’analyse de ces trois cas révèle une constante : le banditisme urbain au Congo-Brazzaville n’est pas uniquement un phénomène délinquant, mais parfois un instrument politique délibéré. Créer l’insécurité permet de fragiliser un régime, de justifier des mesures sécuritaires ou de renforcer une domination politique par la peur. Cette configuration rend illusoires les réponses exclusivement policières ou militarisées. Tant que les dimensions politiques et institutionnelles ne sont pas analysées, le problème ressurgira.
Le rôle indispensable des intellectuels congolais
Pour comprendre et éradiquer durablement le banditisme, il est urgent que les intellectuels congolais prennent position et apportent chacun l’éclairage de leur discipline :
Sociologues : décoder les causes sociales et culturelles.
Psychologues : analyser la manipulation, la violence et les traumatismes.
Anthropologues : interpréter les dynamiques urbaines et les rapports de domination.
Politologues : étudier la stratégie de l’insécurité organisée.
Criminologues : comprendre les réseaux, les modes opératoires et les financements.
Juristes : encadrer les dérives sécuritaires et défendre l’État de droit.
Économistes : lier pauvreté, chômage et montée des violences.
Historiens, philosophes et éthiciens : contextualiser, structurer et moraliser le débat.
Sans cette approche pluridisciplinaire — scientifique, rigoureuse et indépendante — le pays continuera de se contenter d’explications simplistes.
Les exécutions sommaires : une double erreur
La justice expéditive, souvent applaudie par une population lassée de l’insécurité, présente deux dangers majeurs :
Elle supprime des témoins clés, empêchant de comprendre qui organise réellement le banditisme.
Elle protège les commanditaires, puisque ceux qui pourraient parler sont éliminés avant de témoigner.
Quand les exécutions sommaires conduisent à l’impasse judiciaire
Les exécutions sommaires et extrajudiciaires de jeunes Kulunas empêchent l’émergence de la vérité, alors même que leur parole aurait pu éclairer les responsabilités politiques et institutionnelles. Sans procès, les victimes ne peuvent ni être reconnues, ni obtenir un statut leur permettant d’être indemnisées. Seule la justice est habilitée à attribuer le statut de victime et à ordonner des réparations contre l’État, dont l’une des missions fondamentales est de protéger les citoyens et leurs biens. Or, les victimes des différentes crises — celles de 1993-1994, de 1997, de 1998-2000, ainsi que celles liées au phénomène des Kulunas — n’ont jamais été indemnisées, précisément parce que la justice ne s’est pas saisie de leurs cas. Les conflits ont été réglés par des accords politiques de paix, mais cette approche constitue une grave erreur, car elle laisse les victimes sans reconnaissance ni réparation.
La justice comme voie de réparation et de reconnaissance
Nombre de ces victimes vivent aujourd’hui avec des handicaps visibles ou invisibles, témoignant durablement de la violence subie et du silence institutionnel qui l’a accompagnée, et qui empêchent parfois la réalisation de leurs activités quotidiennes. Arrêter les Kulunas, les présenter devant la justice et les juger permettra de découvrir la vérité et d’octroyer le statut de victime à ceux qui en font les frais.
Vous acclamez les exécutions sommaires, mais ne pensez pas à la réparation des violences subies par les victimes, une réparation qui ne peut passer que par la justice. Car les accords politiques n’indemnisent ni ne réparent les préjudices. C’est dans ce sens que nous tenons à préciser, à l’attention de ceux qui nous dénigrent, nous couvrent d’injures ou pensent que nous soutenons les Kulunas ou que nous nous opposons à la lutte menée par la DGSP : nous ne critiquons pas la lutte contre l’insécurité, mais les méthodes employées.
Conclusion : Quand les langues se délient
Les révélations d’Aimé Hydevert Mouagni, de l’oncle de Mesmin Okana, et la trajectoire étrange de
Morgan offrent un tableau cohérent : l’insécurité urbaine a parfois été fabriquée et instrumentalisée par le pouvoir congolais pour des fins politiques.
Ces témoignages doivent conduire à un débat national sérieux, dépassant les émotions et les préjugés. Comprendre le phénomène exige de protéger la parole des acteurs, de refuser les exécutions extrajudiciaires, et de mobiliser les sciences sociales pour reconstruire un diagnostic réaliste.
Tant que les Congolais n’auront pas affronté la vérité sur l’origine de leur insécurité, ils resteront prisonniers d’un système où la violence sert de stratégie politique, et où les victimes sont aussi celles qui auraient pu dire la vérité.

































































































































































































































































































































































































































































































































