L’affaire makotipoko, bétou et la présumée agression du colonel andré oko ngakala : l’arbre qui cache la forêt?
Serge Armand Zanzala
Il serait peut-être temps de regarder au-delà des événements qui occupent aujourd’hui l’espace médiatique congolais. L’affaire de Makotipoko, les tensions autour de Bétou et la présumée agression du colonel André Oko Ngakala à Kinshasa constituent-elles réellement des événements isolés ? Ou sommes-nous simplement en train de regarder les branches d’un arbre alors qu’une forêt beaucoup plus vaste se trouve derrière ? La question mérite d’être posée. Car lorsqu’une succession d’incidents intervient dans un environnement régional déjà marqué par des tensions militaires, diplomatiques et géopolitiques, il serait imprudent de considérer chaque événement séparément sans chercher à comprendre l’ensemble du paysage.
Et si l’arbre cachait la forêt ?
À première vue, nous avons trois affaires différentes : Makotipoko, Bétou et la présumée agression du colonel André Oko Ngakala à Kinshasa. Mais si ces événements étaient utilisés, volontairement ou involontairement, pour créer progressivement une atmosphère de confrontation entre les deux Congo ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un tel scénario existe. Il s’agit de poser la question. Car le véritable danger ne serait pas nécessairement l’incident lui-même.
Le véritable danger serait l’escalade. Un incident peut provoquer une déclaration. Une déclaration peut provoquer une réaction.
Une réaction peut entraîner une mobilisation. Une mobilisation peut être interprétée comme une menace. Et une menace peut finalement conduire à une confrontation que personne, au départ, n’avait réellement planifiée. C’est ainsi que commencent parfois les conflits.
Le véritable danger serait un conflit armé
Il faut donc avoir le courage de poser la question la plus inquiétante : Et si, derrière ces différentes affaires, se préparait progressivement le terrain psychologique, politique et diplomatique d’un véritable conflit armé entre les deux Congo ? Il faut craindre cette éventualité, non parce qu’elle serait nécessairement programmée, mais parce que ses conséquences seraient absolument incalculables. Une guerre entre Brazzaville et Kinshasa ne serait pas une guerre ordinaire. Les deux capitales sont séparées par le fleuve Congo. Elles se font face. Elles entretiennent des liens humains, familiaux, économiques et culturels extrêmement importants. La proximité géographique rendrait les conséquences immédiates. Un conflit militaire ne resterait pas longtemps contenu dans les casernes. Il atteindrait les populations.
Il perturberait les échanges. Il désorganiserait les économies. Il provoquerait des déplacements de populations. Il transformerait le fleuve Congo, qui devrait être un trait d’union, en ligne de confrontation.
Et si le rwanda, ami du Congo, entrait dans l’équation ?
C’est ici que la question devient encore plus préoccupante.
Que se passerait-il si le Rwanda, directement ou indirectement, décidait de soutenir Brazzaville ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que l’on évoque l’existence d’accords de coopération ou de défense entre la République du Congo et la République démocratique du Congo, d’une part, et entre la République du Congo et le Rwanda, d’autre part. Si de tels accords comportent effectivement des dispositions militaires ou sécuritaires, il serait légitime de s’interroger sur leur nature, leur portée et les obligations qu’ils pourraient entraîner en cas de conflit. Car, dans l’hypothèse d’une confrontation armée entre Brazzaville et Kinshasa, l’intervention, directe ou indirecte, d’un troisième État pourrait transformer un conflit bilatéral en crise régionale aux conséquences imprévisibles.
La question essentielle serait alors : Qui serait lié à qui, par quels accords, et dans quelles circonstances ces engagements pourraient-ils être activés ? Et surtout : les citoyens congolais, les députés et les parlementaires connaissent-ils précisément la nature et la portée de ces éventuels accords militaires ? S’ils existent, ne serait-il pas normal que la représentation nationale puisse en connaître le contenu et mesurer les engagements qu’ils imposent à l’État ? Cette question est d’autant plus importante que la région des Grands Lacs demeure extrêmement fragile.
Où se trouvera Paul Kagame dans cette équation ?
Paul Kagame est aujourd’hui au cœur de la crise sécuritaire des Grands Lacs. Le Rwanda est accusé par Kinshasa et plusieurs acteurs internationaux de soutenir le M23, tandis que Kigali rejette certaines de ces accusations et invoque notamment ses préoccupations sécuritaires. En parallèle, un processus diplomatique a été engagé entre la RDC et le Rwanda. Dès lors, une question géopolitique peut être posée : Que se passerait-il si, au moment où la pression diplomatique sur Kigali s’intensifie, une nouvelle crise éclatait précisément à la frontière occidentale de la RDC ?
À qui profiterait cette nouvelle situation ? Qui pourrait détourner l’attention ? Qui pourrait gagner du temps ? Qui pourrait trouver dans une nouvelle crise régionale un moyen de modifier les rapports de force diplomatiques ? Ce sont des questions légitimes.
Mais elles doivent rester des questions tant qu’aucune preuve ne permet de leur apporter une réponse.
Le dialogue national de félix tshisekedi change également la donne
Un autre élément ne doit pas être négligé. Félix Tshisekedi a annoncé l’ouverture d’un dialogue national destiné à répondre entre autres aux tensions politiques internes en RDC. Selon les informations disponibles, les groupes rebelles armés devraient être exclus de ce processus. Cette évolution est importante. Car si Kinshasa cherche à ouvrir une nouvelle séquence politique interne, avec un dialogue entre acteurs politiques, sociaux et institutionnels, une nouvelle crise militaire régionale pourrait profondément modifier cet agenda. La question devient alors : À qui profiterait une dégradation soudaine de la situation sécuritaire en RDC et entre le Congo-Brazzaville et le Congo-Kinshasa?
Une guerre pourrait repousser les questions politiques. Elle pourrait transformer le débat national en débat sécuritaire. Elle pourrait faire passer les revendications politiques au second plan. Elle pourrait permettre à certains acteurs de présenter toute contestation comme une menace pour l’unité nationale. C’est pourquoi le calendrier politique doit également être observé.
Attention aux manipulations
Dans les périodes de tension, les peuples deviennent particulièrement vulnérables à la manipulation de l’information.
Une vidéo. Une déclaration. Une rumeur. Une accusation. Une photographie. Une prétendue fuite. Un incident à la frontière.
Et soudain, les réseaux sociaux construisent une réalité qui peut devenir plus puissante que les faits eux-mêmes. C’est pourquoi journalistes, intellectuels, responsables politiques et citoyens doivent faire preuve d’une extrême prudence.
Nous devons demander : Qu’est-ce qui est établi ? Qu’est-ce qui est seulement allégué ? Quelles preuves existent ? Qui bénéficie de la diffusion de telle ou telle information ? Qui cherche à provoquer la colère des populations ? Et surtout : Qui aurait intérêt à transformer un incident en conflit ?
Une guerre entre les deux Congo serait une catastrophe
Il faut enfin revenir à l’essentiel. Une guerre entre les deux Congo ne serait pas un jeu géopolitique. Elle ne serait pas une compétition entre chefs militaires. Elle ne serait pas une bataille de discours sur les réseaux sociaux. Elle aurait des victimes. Elle toucherait les familles. Elle interromprait les activités économiques. Elle provoquerait des déplacements massifs de populations. Elle affecterait particulièrement les deux capitales. Kinshasa et Brazzaville sont les capitales les plus proches du monde. Elles se font directement face de part et d’autre du fleuve Congo.
Imaginez donc un conflit militaire dans un tel environnement.
Imaginez les conséquences sur les populations. Imaginez le déplacement de millions de personnes. Imaginez la pression sur Brazzaville. Imaginez la fermeture des frontières. Imaginez l’effondrement des échanges. Imaginez les familles séparées. Imaginez les enfants. Imaginez les hôpitaux. Imaginez les marchés.
Imaginez les écoles. Imaginez simplement ce que deviendrait les deux Congo si une guerre que personne n’avait véritablement anticipée finissait par nous être imposée par une succession d’escalades.
Ne regardons pas seulement l’arbre
C’est pourquoi Makotipoko, Bétou et la présumée agression du colonel André Oko Ngakala ne devraient pas seulement être analysés comme des faits divers politiques ou sécuritaires. Ils doivent être replacés dans leur environnement régional. La question n’est pas seulement de savoir qui a dit quoi. Elle est de savoir où ces événements peuvent nous conduire. La question n’est pas seulement de savoir qui a provoqué qui. Elle est de savoir qui pourrait profiter d’une escalade. Et la question la plus importante est peut-être celle-ci : Sommes-nous en train de regarder l’arbre alors que la forêt est déjà en train de brûler ?
Le Congo doit défendre sa souveraineté. La RDC doit défendre la sienne.
Mais les deux peuples ont également le droit de vivre en paix.
Et lorsque des tensions apparaissent entre deux pays aussi proches, la responsabilité des dirigeants n’est pas seulement de montrer qu’ils peuvent faire la guerre. Elle est surtout de démontrer qu’ils savent l’empêcher. Car une fois que les armes commencent à parler, il devient beaucoup plus difficile de faire parler la raison.
Et lorsque la raison se tait, ce ne sont généralement pas les dirigeants qui paient le prix le plus lourd.
Ce sont les peuples.
Serge Armand Zanzala

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