Au Congo, les savants ont perdu la voix

 

UN LECTEUR du DAC PRESSE

 

On nous a appris que l’université forme des lumières. Des hommes et des femmes capables d’éclairer la société, de nourrir le débat public, de dire ce que les autres ne savent pas dire. Beau programme. Sauf qu’à Brazzaville, ces lumières-là préfèrent rester sous les draps.

Je me souviens très bien. Il y a quelques années, je mène une enquête sur les érosions qui avalent des quartiers entiers de notre capitale. Des familles perdent leurs maisons, des vies sont menacées. Je me rends d’abord au département de Géographie de l’Université Marien Ngouabi, puis au département de Géologie. Même accueil, même sourire gêné, même réponse : « On peut vous parler, mais hors micro. Répondre à cette question, c’est s’attaquer au ministre Bouya. » Des scientifiques, formés pendant des années pour comprendre exactement ce type de phénomène, refusaient de parler parce qu’un ministre était dans l’équation.

Ce jour-là, j’ai compris quelque chose d’important sur notre pays.

 

 

Aujourd’hui encore, personne ne monte sur les plateaux pour parler sérieusement de l’économie nationale, des lois de finances, du développement, des questions sécuritaires. J’ai interrogé un enseignant de Marien Ngouabi. Homme intelligent, cultivé, passionné par son domaine. Sa réponse, dite à voix basse : « Je crains les représailles. » Voilà où nous en sommes. Un chercheur qui murmure de peur d’être entendu.

D’autres ont trouvé une sortie plus lucrative. Ils ont rejoint les cabinets ministériels;  conseillers, directeurs de cabinet, chefs de cabinet. Et je les comprends, humainement. L’Université Marien Ngouabi ne paie pas régulièrement ses enseignants. Des mois sans salaire, des familles à nourrir, des loyers à honorer. Dans ces conditions, qui peut leur jeter la pierre de choisir la stabilité financière ? Personne.

Ce n’est pas mauvais en soi qu’un universitaire serve l’État. Partout dans le monde, les experts éclairent les politiques publiques depuis l’intérieur. Le problème au Congo, c’est que ce choix n’est pas motivé par la volonté de mettre la science au service du pays. Il est motivé par la survie. Et une fois dans les cabinets, ces cadres sacrifient leur liberté de pensée sur l’autel de leur employeur politique. Ils deviennent muets sur tout ce qui pourrait déranger. La science passe après la fidélité. L’analyse cède la place à l’allégeance.

Pendant ce temps, en France, au Sénégal, au Kenya, les philosophes, économistes et scientifiques squattent les plateaux télé, bousculent les gouvernants, organisent des débats qui font avancer les sociétés. Ici, un seul homme ose encore jouer ce rôle avec courage et constance : le Dr Blanc Constant Ebara Pea . Et il le paie au prix fort  exclusion, menaces, isolement. Une seule voix dans un désert. L’exception qui confirme douloureusement la règle.

Le vide, lui, ne reste jamais vide longtemps. Ce sont désormais les profanes qui analysent le budget national sur les réseaux sociaux, commentent les crises politiques dans les marchés, proposent des solutions que personne ne leur a demandées. On ne peut pas les blâmer. Ils occupent simplement la place que les érudits ont abandonnée. Mais une société qui confie ses grands débats aux non-spécialistes, faute de mieux, est une société qui navigue sans boussole.

Que la République soit !

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